l'autre LIVRE

La Revue de LAL

L'autre Journal

Le « chaînon manquant »…

La « chaîne du livre », puisque c’est ainsi que l’on désigne un ensemble qui ignore le mot « ensemble », la chaîne du livre – donc – est composée de maillons, d’éléments qui chacun proclame son importance, se proclame essentiel.

On ne disputera pas ici le rôle de chacun – de l’auteur (par qui tout commence, non ?) au libraire, de l’éditeur au distributeur, du diffuseur quand par chance il y en a un…

Si les maillons acceptent – bon gré, mal gré – l’idée de la chaîne (en admettant que cette chaîne se vive véritablement comme telle, et l’on me permettra quelques doutes, et ce n’est pas le moindre mérite de nos amis de l’ADML que d’y œuvrer) bras dessus bras dessous, en quelque sorte, il semble qu’un élément essentiel soit mis à l’écart des préoccupations. Je ne prendrai même pas la peine de souligner la place marginale de l’auteur dans ces discours, au mieux faire-valoir de l’héroïque fantaisie des véritables acteurs du commerce – grand et petit. Non. Ce que l’on désigne ici par « chaînon manquant », c’est … le lecteur.

 

Tout se passe comme si le « marché du livre » était un périmètre clos, à jamais défini.

Tout se passe comme si, au sein de ce pré carré, la bataille devait faire rage entre la « petite » et la « grande » édition, entre le livre – objet ô combien matériel – et le virtuel, entre la grande distribution et le petit commerce, etc… Il y a quelques années, de « grands » éditeurs avaient même cherché noise aux bibliothécaires, pour la mise en place d’un « droit de prêt », prêt quasiment assimilé au « photocopillage ».

Et le lecteur, dans tout ça ?

Le lecteur assisterait les bras croisés à un débat dont il sent trop bien qu’il ne le concerne pas.

Et le lecteur a mieux à faire que de croiser les bras, puisqu’il tient un livre entre ses mains.

Qui donc, aujourd’hui, pose la question du « marché du livre » comme marché, justement, dont on se dispute les parts sans jamais en interroger ni le volume, ni les contours ?

Examiner quelques enquêtes commanditées par le Ministère de la Culture donne pourtant le vertige. Le pourcentage de « grands lecteurs » (plus de 20 livres par an) ne cesse de baisser :

28% des Français de plus de quinze ans en 1973.

26% en 1981.

24% en 1988.

16% en 2008. (dernière enquête)

Le pourcentage des non-lecteurs ? 36% en 1997 à 37% en 2008 pour les hommes, 35% en 1997 à 39% en 2008 pour les femmes…

Par ailleurs, ce recul du lectorat commence avant l’irruption massive des nouvelles technologies. Le problème de la lecture dans notre pays ne se résout pas à la concurrence faite au livre par d’autres formes de « loisirs » ni, donc, par l’irruption des NTIC dans la vie quotidienne.

Il faudrait aussi interroger comment cette notion de « loisir » envenime le rapport à la lecture, renvoyée au « futile », au « superflu », mais aussi interroger comment le « parc de loisirs » modélise le rapport à la nature (quant à la culture… n’en parlons pas !) comment – via « le sport » - le culte de la performance impose la déesse « entreprise » à tous les aspects de la vie quotidienne, comment la « nécessité » de ne pas « perdre de temps » instaure et impose un temps morcelé, éviscéré, qui ne peut inviter à la recherche du « temps perdu », justement, car l’écriture comme la lecture supposent un temps suspendu, un temps hors-temps, un temps hors- jeu, et l’arbitre va siffler…

A rien ne sert de « vitupérer l’époque ».

La question du lectorat est une question complexe, une question gigogne.

Si la proportion des « grands lecteurs » diminue fortement, on peut certes s’en inquiéter.

Mais que fait-on, dans cette inquiétude, des non-lecteurs ?

Si le lecteur interroge, le non-lecteur n’interroge-t-il pas ?

En partant du principe que la littérature d’une époque donnée produit les lecteurs dont elle a besoin, que fabriquent donc les littératures d’aujourd’hui ?

En partant du principe qu’une société produit les lecteurs dont elle a besoin, quels sont les rapports de domination qui régissent le lectorat ?

Les enquêtes publiées par le Ministère de la Culture sur les pratiques culturelles des Français (citées plus haut) font apparaître que 88% des banlieusards avaient lu au moins un livre dans les 12 derniers mois en 1981, pour 77% en 2008.

Les habitants de Paris intra- muros étaient 95% dans ce cas en 1981, et 87% en 2008.

S’il y a un recul dans les deux cas, l’écart se creuse.

Cet écart se creuse aussi pour la fréquentation des bibliothèques : 22% pour la banlieue en 1981 contre 21% pour Paris, et 21% pour la banlieue en 2008, contre 31% pour la capitale…

La question du lectorat doit d’abord se poser comme nécessité démocratique (au fait, parenthèse supplémentaire : dans les mêmes périodes de référence, une partie significative de l’électorat n’a-t-elle pas opté pour l’abstention ?) et il convient – plutôt que de se lamenter sur son recul – de réfléchir aux conditions de son extension. Les réponses possibles sont sans aucun doute multiples, et c’est tant mieux, mais impliquent un volontarisme politique qui semble aujourd’hui aux abonnés absents. Saluons ici les auteurs qui se cognent aux rencontres, aux lectures publiques, aux ateliers d’écriture…. Saluons tous ceux qui leur permettent de le faire. Saluons tous ceux qui se battent pour la lecture publique, pour les bibliothèques municipales comme pour les bibliothèques des Comités d’Entreprises (cf. l’ouvrage de Jean-Michel Leterrier, dernièrement réédité par nos amis du « Temps des Cerises » : « Aux Livres, Citoyens », à qui cet article doit beaucoup).

On voudra bien pardonner à l’auteur de ces lignes de poser plus de questions que de proposer de réponses. Mais n’est-ce pas le propre d’une véritable invitation, à débattre comme à innover ?

 

Le 23/09/2013, date anniversaire de la mort de Pablo Neruda

Eric Maclos

Chargé de mission de « L’Autre Livre »

 

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